Confessions d'une exciseuse repentie

« C’est une coutume qui se transmet de mère en fille. »

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24 Avril 2019, 7:24am

©Yasuyoshi Chiba / AFP

Excision, clitoridechtomie, ablation du clitoris, ablation partielle ou totale des petites lèvres, infibulation, percement, incision, scarification, cautérisation… Voilà une liste exhaustive des mutilations génitales infligées aux femmes par d’autres femmes au nom de la coutume ancestrale. Dans l’Hexagone, l'excision est un crime puni par la loi, mais en Guinée par exemple, 97% des filles de 15 à 49 ans sont excisées. Derrière ces excisions se cachent des "matrones". Craintes et respectées, elles continuent de perpétrer cette tradition de mère en fille.

Il y a quelques semaines, nous avions rencontré deux jeunes françaises qui avaient subi une excision en Afrique pendant des "vacances". Aujourd'hui, nous avons fait la rencontre d'une exciseuse repentie, une matrone qui a pratiqué l'excision pendant de nombreuses années mais qui aujourd'hui a arrêté. Néanmoins, difficile pour ces dernières de laisser de côté cette pratique, car la pression sociale est immense, les reconversions sont difficiles à mettre en place et les peines de prison encourues sont minimes, voire nulles donc très peu dissuasives. Il y a pourtant quelques motifs d’espoir. Il suffit de lire les propos de cette jeune ivoirienne, Mariame, fille et petite fille de « matrone » qui a fui cette fonction qui lui revenait de droit. Selon elle, 10 exciseuses sur 20 renonceraient à cette pratique pour embrasser la cause médicale grâce aux formations mises en place par des ONG (Unesco, Plan international).

Certaines d’entre elles deviennent des « sema », autrement dit des formatrices qui offrent du temps, des soins, des conseils pour éviter ou soigner les victimes d’excisions. Difficile cependant de trouver une ancienne exciseuse qui accepte de témoigner. C’est pourtant le cas de Jeanne Koundouno, ancienne exciseuse qui agit désormais aux côtés de Plan International pour lutter contre l’excision en Guinée Forestière. Jointe par téléphone, elle a accepté de répondre à nos questions.

VICE : À quel âge êtes-vous devenue exciseuse ? Etait-ce un choix personnel ou la continuité d’une tradition familiale ?
Jeanne Koundouno : C’est une coutume qui se transmet de mère en fille, parfois cela saute une génération. Pour ma part, ce n’était pas le cas. J’étais infirmière et c’est dans ce cadre que je suis devenue exciseuse.

Comment pratiquiez-vous l’excision ?
Contrairement à d’autres matrones, je ne pratiquais l’excision que dans le cadre de l’hôpital dans lequel je travaillais en tant qu’agent de santé. Mes outils étaient ceux de l’établissement, j’avais des ciseaux dédiés à cette opération. Je n’étais pas payé par les parents pour effectuer l’acte cérémoniel. L'excision était envisagée comme un acte médical, ce qui évidemment n’en était pas un. L'argent n’était pas pour moi la motivation de cette pratique comme cela peut l’être pour d’autres femmes, notamment celles qui le pratiquent de manière traditionnelle lors d’une cérémonie. Elles utilisent parfois la même lame pour toutes les petites filles, les instruments sont inadaptés, c’est une évidence, et cela mène à toutes les dérives – des infections allant parfois jusqu’au décès. Il faut savoir que l’excision est considérée comme un acte social, un rite de passage, elle marque un changement d’état, de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte. Il est indispensable pour toute femme honnête d’être excisée et c’est encore mieux si elle est effectuée par une grande exciseuse, une femme reconnue pour son expérience.

« Je demande pardon à Dieu pour ce péché que j’ai commis par ignorance. C’est un acte sacrilège que j’ai commis et je le regrette. Malheureusement, toutes les femmes n'en ont pas conscience »

À quel moment et pour quelles raisons avez-vous arrêté ?
J’ai arrêté de pratiquer l’excision en 2012. Les formations que j’ai eues à mon travail ont été des révélations. Je me suis rendu compte que cet acte n’était en aucun cas profitable pour la santé, bien au contraire. Quand on touche à cet organe moteur de la femme, on ne peut que s’attendre à des répercussions négatives. Elles sont nombreuses et parfois mortelles : des douleurs au moment d’uriner, des règles insoutenables, des accouchements compliqués voire des décès en couche. Aujourd’hui, je suis consciente que c’est cette méconnaissance a des conséquences qui mène à cette pratique et à sa perpétuation. L’éducation me semble indispensable pour apprendre dissocier la coutume de la réalité des faits. Je suis actuellement membre de l’église évangélique, je suis pratiquante et je demande pardon à Dieu pour ce péché que j’ai commis par ignorance. C’est un acte sacrilège que j’ai commis et je le regrette. Malheureusement, toutes les femmes n'en ont pas conscience.

« Accepter de mettre fin à une pratique que l’on considère capitale dans le cheminement de la vie d’une femme est difficilement envisageable. L’excision est un acte politique, comme l’a été pour moi l’arrêt de cette barbarie »

Comment avez-vous vécu l’arrêt de cette pratique ?
Moi, très bien, même si je m’en suis beaucoup voulue. Aujourd’hui, j’informe les gens sur l'excision dès que j’en ai l’occasion. J’essaie de propager la bonne parole, j’essaie d’éduquer d’autres femmes, même s’il m’est encore difficile de m’appesantir sur mon passé. À l’époque certaines personnes n’ont pas compris ce changement d’attitude de ma part. Elles ne comprenaient pas pourquoi je voulais mettre fin à ce que je considère être une torture. Cela peut paraître évident mais ça ne l’est pas pour tout le monde. Toutes les femmes exciseuses que je connaissais n’ont pas arrêté pour autant.


Accepter de mettre fin à une pratique que l’on considère capitale dans le cheminement de la vie d’une femme est difficilement envisageable. L’excision est un acte politique, comme l’a été pour moi l’arrêt de cette barbarie. La rébellion est un acte politique. Je me suis rebellée en quelque sorte, en m’extirpant des traditions. Il est difficile d’imaginer la difficulté que c’est pour une exciseuse d’arrêter la pratique. Il y a plusieurs choses auxquelles elle va devoir faire face. La fin d’un statut social tout d'abord, car dans un village une « matrone » est considérée comme un modèle de sagesse, on la craint autant qu’on la respecte. Le manque à gagner ensuite, puisque l’acte d’excision est rémunéré et ce n’est pas négligeable. Quand on arrête, il faut pouvoir trouver une activité rémunératrice de substitution et ce n’est pas toujours évident.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les chiffres affirment que les pratiques demeurent, notamment en Guinée et que l’on pourrait constater une tendance à la hausse.
Aujourd’hui, il y a une baisse de la pratique publique sous forme de cérémonies ancestrales, pour des raisons toutes simples : la plupart des exciseuses le font en cachette et de manière individuelle à cause des risques encourus. C’est cet acte privé et individuel qui prend le pas sur l’acte cérémoniel que l’on pratiquait en groupe. Il y a aussi, à mon sens, une véritable prise de conscience des femmes qui ouvrent les yeux sur ses pratiques qu’elles infligent en tant qu’exciseuse, en tant que mère ou qu’on leur a infligé. Les formations prennent le pas sur les traditions.

Pouvez-vous nous parler des rites de remplacement, qui consistent à honorer les rites de passages mais en excluant l’excision ? [Ces rites de remplacement sont pratiqués par des anciennes exciseuses, ndlr]
Les rites de passage traditionnels se déroulent en forêt. Un groupe de filles y séjournent quelques jours chaperonnées par des « Sema » pour apprendre les us et coutumes de leur communauté. À l’époque ces rites se terminaient par la pratique de l’excision. Désormais cette pratique est évité tant que faire se peut. Le but étant de focaliser ce rite sur l’apprentissage, le chant et non sur le sacrifice final. Aujourd’hui, les fillettes ressortent joyeuses de cette forêt et non terrorisées. Il faut savoir maintenir les traditions pour rassurer les familles et faire en sorte que l’excision devienne l’exception et non la règle.

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