Circuit electric

Tu te crois intelligent, c’est ça ? D’ici vingt-cinq ans, l’intelligence artificielle aura progressé à une vitesse telle qu’elle sera non seulement capable de simuler l’activité d’un cerveau humain, mais de lui être environ un million de fois supérieure. À côté, l’humain non cybernétisé passera pour une chiure de mouche, ni plus ni moins. Ça m’a donné envie de remonter le temps, à l’âge où les machines étaient encore des brontosaures et les musiciens électroniques des laborantins troglodytes. Et je me disais que la musique électronique, lorsqu’elle était encore réalisée avec des bécanes de la taille d’une baleine, parvenait déjà à capter l’irrationalité vertigineuse de l’univers.

An Electric Storm, l’album mythique du groupe White Noise, en apporte la preuve ultime. En 1969, ce trio de sorciers (David Vorhaus, Delia Derbyshire et Brian Hodgson), œuvrant au Radiophonic Workshop de la BBC, compose ce disque hallucinant. Quarante ans se sont écoulés, An Electric Storm vient d’être remastérisé et nul ne peut passer à côté de cet incunable de la musique concrète psychédélique, sans lequel Nurse With Wound ou Aphex Twin n’auraient jamais existé. Le disque traverse une première phase sunshine-pop et soul chatoyante où les cris de jouissance d’une jeune fille se mêlent à des bruits de fouet, puis se dirige vers une démentielle symphonie proto-indus, avec des sons bioniques qui fusent de part et d’autre de la stéréo, des hurlements d’angoisse et des ricanements sataniques. Après l’euphorie, la descente aux enfers—ou la métaphore d’une méchante descente d’acide.

Les drones et le feedback rendent plus vivables ce monde matérialiste de merde. Le vétéran Neil Campbell (ex-membre de Vibracathedral Orchestra et Sunroof !), renommé Astral Social Club, trace depuis quinze ans ce sillon, se rapprochant toujours plus des étoiles à mesure que sa drone-music immersive s’enroule dans d’extatiques crescendi. Son dernier LP en collaboration avec John Clyde-Evans, sorti sur l’excellent label français Textile, le montre sous un jour nouveau, penchant vers une alien-techno en phase terminale—filandreuse et disloquée comme une pluie d’astéroïdes effervescents. Imagine La Monte Young jammant avec Black Dice à l’aube sur une plage déserte. La plus belle chose que j’ai entendue cette année !

Mammal est le pseudonyme d’un freak sociopathe dénommé Gary Beauvais. Mammal vit à Detroit et pilote le label Animal Disguise, refuge de super groupes barrés comme Sic Alps, Warmer Milks, Cadaver in Drag, Bad Party et pleins d’autres. Mammal a les cheveux longs. Mammal n’aime pas les gens. Mammal rêve de vallées mirifiques où les hommes se seraient transformés en végétaux et ne feraient plus chier le monde. Mammal joue un blues electro-noise minimaliste avec des guitares plus lourdes que l’air et des circuits imprimés suppurant une vieille rouille acide. Un hymne dépressif aux villes industrielles désaffectées, avec une pochette dessinée par Mammal himself. La bande son idéale pour partir en pique-nique lécher des piles 9V dans une ambiance post-AZF, entouré de corbeaux qui picorent des restes de cadavres entre deux shooteuses, avec un sosie de José Bové qui fume une pipe de crack bio et un train de marchandises qui passe au loin. Un truc fun, quoi. L’avantage d’être misanthrope, c’est que tu peux expédier le mec qui t’interviewe en moins de deux, selon une équation imparable : confusion + solitude + créativité = paix intérieure.

Vice : C’est comment de vivre à Detroit en 2008 ?

Gary Beauvais : 
Probablement comme n’importe où ailleurs, avec juste moins de tout ce que tu trouves n’importe où ailleurs.

À part Wolf Eyes, il y a des groupes cool ou des trucs bizarres ?

Il me semble qu’il y a seulement un des mecs de Wolf Eyes qui habite dans le coin. Parmi les artistes qui vivent vraiment à Detroit, je recommande Viki et Bad Party. Point barre.

Y a-t-il la moindre interaction entre la scène ghetto-techno et la scène noise ?

Je ne suis pas vraiment connecté à qui que ce soit, alors je suis mal placé pour répondre. D’autant que je fais tout mon possible pour me distancier du « ghetto noise ».

Tu as des objets fétiches dont tu ne te sépares jamais ?

J’ai des boîtes remplies de disques sortis sur Animal Disguise dont je n’arrive pas à me débarrasser…

T’inquiète, je t’envoie des clients. Ton dernier LP, The Drifter, est plus heavy que le précédent, il y a une bonne couche de guitare saturée par-dessus l’électronique. Il t’arrive même de chanter… Le prochain sonnera comme de la polka ?

Imagine plutôt un désert.

Tu peux me donner l’adresse du clodo qui te refourgue des détritus électroniques aux sons aussi étranges ?

Malheureusement, il n’est plus de ce monde.

White Noise—The Electric Storm (Island)
Astral Social Club—Model Town in a Field of Mud (Textile)
Mammal—The Drifter (Animal Disguise)

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