Les sociétés de production cinématographiques du monde entier ont passé des années à chercher un moyen de s’approcher des pirates somaliens et d’en sortir avec des images exploitables, vivants. Armé d’une mini caméra et d’une bonne dose de virilité, le canado-somalien Mohamed Ashareh a réussi à tisser des liens avec les Barbes bleues de la Corne de l’Afrique pour son film « The Pirate Tapes ».
La société canadienne Palmira PDC a travaillé avec Ashareh pendant qu’il se promenait au Puntland, région somalienne lourdement occupée par les pirates, et qu’il se retrouvait embarqué dans des faux deals de plusieurs millions de dollars, emprisonné en cellule et en train de prendre des gens en otage. À son retour, ils l’ont aidé à rassembler ses images et à mettre le film en forme. Ashareh n’a pas l’air très content de la version finale, mais comme on a adoré, on est entrés en contact avec le producteur de Palmira, Andrew Moniz, pour en savoir plus sur ce conte où des mecs riches empoisonnent des mecs pauvres avec des déchets toxiques et où les mecs pauvres se défendent en volant des réservoirs de pétrole pour réclamer une rançon.
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VICE : C’est ton premier documentaire, n’est-ce pas ?
Andrew Moniz : Ouais. On n’avait jamais envisagé de faire un documentaire jusqu’à présent parce que les risque sont trop élevés et les retours trop faibles. Combien de documentaires as-tu regardés et vraiment aimés ? Je veux dire, il n’y en a qu’une petite poignée sur lesquels tu aurais envie de travailler durant deux longues années. C’est comme ça. Les gens qui font des docu sont hardcore. Nous, on est des gens de la fiction. On aime aller au cinéma et manger du popcorn.
Comment est-ce que t’as rencontré Mohamed ?
Il est venu nous voir parce qu’il était allé au Puntland avec une petite caméra, pour rendre visite à sa famille. Il n’avait aucune expérience en tant que réalisateur et voulait qu’on l’aide à transformer ses images en un genre de film. On lui a expliqué que tu ne pouvais pas aller quelque part, pointer ta caméra, et t’attendre à en faire un film. Au départ, on le dissuadait presque. Mais il avait quelques interviews intéressantes de mecs qui se proclamaient pirates, donc on a discuté avec lui de la manière dont ça pourrait faire un film cool. On lui a expliqué qu’il devrait y retourner et que ça représenterait au moins un an de sa vie. Mais il n’arrêtait pas de répéter qu’il pouvait choper des images des pirates. On a fini par penser que ça pouvait valoir le coup.
C’était quoi vos premières intentions pour le film ?
Ce qu’on voulait faire au départ, c’était un film un peu « point de vue », qui aurait eu l’air très brut, parce qu’on savait que ce ne serait pas une chef d’oeuvre cinématographique, mais plutôt un film du style « caméra cachée ». On lui a appris les bases – comment tenir une caméra, comment conserver les images secrètes, et comment s’assurer que les personnes avec lesquelles il traînait n’allaient pas lui faire exploser le crâne… On se disait aussi : « Ce mec pourrait mourir à tout moment, putain. C’est extrêmement dangereux. » Mais pourtant, il a vraiment fait du bon boulot.
Quand on voit le film, on dirait qu’il y avait un autre caméraman avec lui en Somalie.
On a engagé un autre Somalien, Abdikareem Issa, pour porter une deuxième caméra et filmer d’autres entretiens avec les pirates. Abdikareem est un mec super – la première fois que Mohamed est allé en prison, Abdikareem l’a suivi.
Mohamed t’a appelé quand il s’est retrouvé en prison ?
Ouais, le film nous montre en train d’essayer de les sortir de taule, mais au final, c’est sa famille qui a dû venir le récupérer. Si les forces de l’ordre somaliennes avaient su qu’une société de production canadienne le soutenait, ils auraient réclamé une énorme rançon.
Il s’est fait attraper à la frontière du Somaliland et a été envoyé en prison parce que les mecs du clan dans lequel il était n’étaient pas natifs de cette région. Est-ce que quelqu’un en Somalie savait que Mohamed faisait un film ?
Non, seulement Abdikareem. Il est arrivé qu’on demande à Mohamed de suivre des gens qu’on trouvait intéressants et qu’il nous dise non, parce qu’il pensait qu’ils comprendraient qu’il tournait un film. Il se méfiait de gens qui comprenaient « trop » l’anglais ou qui étaient « trop intelligents ».
Comment vous avez réussi à filmer en caméra cachée ?
Mohamed avait la caméra autour du cou, très haut, presque au niveau du nœud de cravate, et il est très grand. Il se promenait avec la caméra tout le temps en marche. Il avait tout le temps la caméra avec lui donc les gens s’y sont habitués. Ils pensaient que c’était un appareil photo. Personne ne savait qu’il était en train de filmer en HD.
Quand Mohamed était en taule, il y a bien eu un moment où t’as pensé : « Merde, s’il se fait défoncer, je vais peut-être me sentir un peu responsable » ?
Quand il était là-bas, j’ai reçu un coup de fil au milieu de la nuit. Il m’a annoncé qu’il était en prison et m’a demandé de l’aider. Puis il a dit qu’il allait appeler sa famille. Il a appelé depuis ce numéro de téléphone bizarre. Quand on a essayé de le rappeler, on est tombés sur un mec que personne ne connaissait. En réalité, Mohamed avait été kidnappé. Il s’est même retrouvé sur les genoux, un flingue contre le crâne. On savait qu’il essayait de fuir parce qu’il nous avait appelés la veille en nous disant « j’ai besoin de 2 000 $ en cash. Il faut que je parte. Je vais à l’aéroport. » On lui a fait parvenir l’argent, pensant que tout allait rentrer dans l’ordre, mais il nous a finalement appelés pour dire : « Mec, je suis en prison. Je n’ai plus l’argent. Ils ont tout volé, la caméra, les rushes, tout. » Donc on l’a fait revenir ici, puis on a réfléchi aux images que l’on pourrait monter.
Il y a une scène où tu appelles Blackwater, une grosse société militaire privée, en leur demandant de sortir Mohamed de prison. C’était vrai ? Qu’est-ce qu’ils ont répondu ?
Tout est vrai, oui. On a appelé plusieurs sociétés de sécurité privées quand Mohamed était en prison. On voulait voir ce qu’il fallait faire pour sauver quelqu’un qui se retrouve dans une situation comme ça en Afrique et surtout, savoir combien ça pourrait coûter. De toute évidence ça allait nous coûter un bras, mais on était prêts à le faire. Pourtant, Blackwater ne nous a pas pris au sérieux. Ils nous ont mis en contact avec quelqu’un qui était supposé nous aider, mais il ne nous a jamais rappelés. Je pense que c’est parce qu’on filmait tout, dans une petite voiture, et qu’ils nous ont trouvés bizarres. En y repensant, ça aurait probablement été une grosse erreur de se lancer là-dedans.
Pour s’approcher des pirates, Mohamed a prétendu être l’intermédiaire d’un homme d’affaire occidental. Tu peux nous expliquer ça ?
On ne savait pas trop comment ça se passait là-bas, mais en revanche, lui oui. Il nous a dit : « Écoute, les pirates se font de l’argent comme ça, il y a des investisseurs impliqués, c’est un vrai business. Des investisseurs étrangers viennent de partout dans le monde, et c’est eux qui font le plus de profit. » Du coup, si on lui demandait pourquoi il filmait, il pouvait toujours dire que c’était pour montrer des images aux investisseurs. C’était notre couverture, même si pendant ce temps, il nous envoyait des images pour qu’on commence à monter le film.
Mohamed Ashareh
Ça vous a coûté du blé, au final ?
La vie est chère en Somalie. On a dépensé au moins 30 000$, juste pour son voyage. Aucun produit n’a un prix fixe. Il n’y a pas de véritable économie, et quand un pirate prend un bateau, tous les prix sont immédiatement augmentés parce que les gens savent que les pirates vont se faire des millions de dollars.
Le film parle assez bien des racines de la piraterie somalienne, notamment la pêche massive des chalutiers occidentaux qui a écrasé l’industrie locale. Il démontre aussi que, alors que ces problèmes servent encore d’excuse aux pirates de la Corne, ce n’est plus vraiment ce dont ils s’occupent aujourd’hui.
Tout à fait. On savait que ces gens étaient de vrais gangsters. Mais on s’est dit « OK, si ces gens protègent leur gagne-pain, ils ont tous les droits d’arrêter quiconque va dans leur eau et leur vole leurs poissons. » Si vous viviez dans un pays aussi décimé que la Somalie et qu’un bateau arrivait dans vos eaux pour voler vos poissons, vous arrêteriez peut-être de pêcher pour aller les prendre en otage et réclamer une rançon. Toute personne normale ferait ça. Mais désormais, en effet tout tourne autour de l’argent. Ils se sont mis à attaquer les bateaux-citernes parce qu’ils ne sont pas armés, qu’ils sont plus lents et qu’ils valent bien plus d’argent. Ce n’est pas comme s’ils étaient cinglés et qu’ils adoraient massacrer des gens. C’est un vrai job pour eux.
Même si l’affaire commence à être médiatisée, au final, personne n’a vu à quoi ces gens ressemblaient. Vous avez eu le meilleur accès aux pirates de toute la presse, papier ou TV.
C’est pour ça qu’on s’est lancés là-dedans. On savait que c’était un film à faire, peu importe ce qui arriverait. On savait que les gens qui font ce genre de documentaires vont soit sur place et se donnent à fond (quitte à risquer leurs vies), soit traitent le sujet du point de vue des militaires ou d’anciens pirates, avant d’aller à Londres pour interviewer des bureaucrates.
L’expert des Nations Unies que vous avez interviewé, Matt Bryden, est très bien trouvé lui aussi.
Au début on avait interrogé beaucoup d’hommes politiques somaliens, mais ils nous racontaient n’importe quoi. Ils appelaient Bryden le « diable blanc ». D’abord, on les a crus. Il avait rédigé un rapport expliquant que l’ensemble de la haute-autorité somalienne était corrompue au dernier degré et, à vrai dire, on se sentait mal pour les hommes politiques qu’il accusait. Il y a une chose que beaucoup d’entre eux n’ont jamais compris, c’est que Matt Bryden disposait de preuves pour tous les arguments ce qu’il avançait. Je crois qu’ils prenaient ça pour de simples allégations. On est allés l’interviewer en pensant que ce mec n’allait nous servir à rien, et au final, c’est l’un des meilleurs moments du film.
Vous avez fini par penser que le gouvernement était de mèche avec les pirates ?
Il y a des gens bien dans ce gouvernement, mais il y a aussi des gens corrompus, comme en Occident. Mais ouais, le Président de Puntland était souvent en contact avec eux et toute la communauté le savait.
Qu’est-ce que tu penses de la manière dont sont perçus les pirates somaliens en occident ?
L’une des choses principales qu’on voulait faire avec ce film, c’était faire un gros doigt aux médias traditionnels. Ils ne couvrent jamais cette histoire correctement. Ils abordent toujours le sujet des pirates d’une manière stupide, tu sais, à la « Pirates des Caraïbes », ce genre de conneries. Ils ne comprennent pas ce que ces gens ont traversé. Ils n’ont pas non plus saisi le fait qu’ils contrôlent aujourd’hui une étendue d’eau avec un gros trafic marin et qu’ils vont bousiller tout le monde si rien n’est fait.
Donc tu trouves que les autres médias ont traité le sujet de manière condescendante ou juste incomplète et sensationnaliste ?
Ouais, complètement. Le problème est clairement sur la terre. La véritable histoire c’est même pas les pirates, c’est les déchets toxiques rejetés dans la mer et la pénurie de poisson. C’est fou quand tu penses au nombre de personnes qui viennent des nations les plus puissantes du monde et qui balancent des déchets toxiques, parfois même nucléaires, dans l’eau. Les Somaliens qui en souffrent doivent aller à l’hôpital de Nairobi, et ils bénéficient généralement des traitements qu’il reste parce qu’ils passent évidemment après les Kenyans. La plupart du temps, ils ne survivent pas. Et à côté, tu vois tous ces vaisseaux de pêche, qui récoltent tout le poisson pour le vendre partout dans le monde.
Et tout ça finit dans nos assiettes. Merci Andrew, et encore bravo !
Merci Oscar !
INTERVIEW : OSCAR RICKETT