Afters, art, série
Photo : Victor Maitre
Culture

L'art de l'after

Il n’y a qu’à scruter l’automne 2019 pour voir l’after partout : plasticiens, vidéastes, chorégraphes, écrivains, performers.
07 janvier 2020, 8:27am

Cet article fait partie de notre série « Afters », dans laquelle on s’interroge sur la capacité de l’après-fête à représenter une nouvelle quête d’intensité ou un simple prolongement de la fête. On vous propose ainsi des récits, analyses, interviews ainsi que guides de survie pour pouvoir vous y retrouver.

S’il y a un truc qu’on partage volontiers, c’est bien la gueule de bois du dimanche matin. Mais au-delà de la fête, il m’a semblé que, dans les ateliers, les expositions, les pages des romans, émergeait une sous-catégorie de l’after, cette fête après la fête, nuit qui nie le jour, avec trop de résurgences parmi les œuvres rencontrées pour que ce soit pur hasard. Il n’y a qu’à scruter l’automne 2019 pour voir l’after partout. Le plasticien Vincent Voillat ouvre son solo show L’hiver n’aura pas lieu cette année à la galerie Eric Mouchet avec la vision du jour qui se lève sur une fête à bout de souffle ; l’écrivain Bruce Bégout publie chez Allia un roman au titre programmatique On ne dormira jamais tandis que, chez le même éditeur, les écrivains Simon et Capucine Johannin sont en lice pour le Prix de Flore avec Nino dans la nuit et ses scènes d’after qui agitent le palpitant ; le critique et curateur Eric Loret commence son Abécédaire à la Fondation Ricard avec « A comme After » ; les plasticiens Trapier Duporté déploient l’exposition 16 h du matin au Garage Mu dans un décor de cadavres de lendemain de fête sonorisé.

Il y a une pente que j’ai envie de prendre : deviner les lignes de force de l’after dans l’art contemporain. Ça aurait de la gueule. Ça serait trop facile. Reste que l’after sédimente des formes, des forces, des motifs et des images dans tout un pan de la création émergente. Et ça dit quelque chose de notre génération, son rapport à la fête, et donc au monde. Quelque chose qui tourne autour de la fin, de l’absence de fin, du post, de l’attente et de l’oubli.

Trapier Duporté et l’exposition « 16h du matin ». Photo : Salim Santa Lucia.

Louise Chennevière, dont le texte Comme la Chienne paraît chez P.O.L au printemps 2019, publie dans la revue littéraire Possession Immédiate le texte Rage Against The Machine une scène de bad ou un ultime taz enferme la narratrice dans une fête saturée dont elle ne peut plus sortir. C’est le début d’une fête qui grince comme dans le morceau à l’ironie glaciale C’est la fête de Safia Bahmed-Schwartz ou, côté arts visuels, les étranges sculptures de Jeanne Susplugas, où cohabitent boules à facettes géantes, brillance fade des néons, et spectre de la sur-médicamentation d’une société au bord du burn out. Le moment de quitter le navire, de renoncer à l’après avec Marie Davidson et ses vibrants Adieux au Dancefloor.

« Coincée entre débauche d’énergie et apathie des lendemains qui déchantent, l’after est le nom d’une fête qui grince en s’obstinant à durer et se mouvoir, même au ralenti »

Et quand les petites natures disparaissent dans l’habitacle d’un VTC, avant que la nuit ne devienne dark en continuant sous le jour, restent les schlagues qui piétinent un dancefloor souillé d’extases chimiques. Solitudes exsangues et forcenées, qui, entre chiens, loups et errances multiples, se perdent « dans la fin de la nuit, dans la fin du jour ». Passés 16 heures du matin, les danseurs qui ne capitulent pas sont tous francs-maçons, rois de l’intrigue, dégénérés, illuminés, misfits. Ils ont scellé un pacte avec leur taz, et ne chuteront qu’au dernier fade. Montés sur les ressorts de chicanes samplées et autres boucles centrifuges, ils repoussent la descente sous les mâchoires serrées. « Là on a passé au moins une heure à taper dans les chiottes, à se dire nos vies, ce qu’on avait raté de l’autre, avant de ressortir le cerveau battu en neige, complètement collé au plafond du crâne », écrivent Simon et Capucine Johannin dans Nino dans la nuit.

Rebecca Topakian dans sa série Infra.

Résister au jour qui s’amène en rayons, réfuter la semaine qui arrive avec fracas dans les tempes, et à toute l’anticipation de la longue descente à venir, vortex de sérotonine perdue, n’est qu’errance de zombies, confie l’écrivain Vincent Borel, auteur du roman Un Ruban Noir en 1995 : « En after on devient vampire, nous sommes de ceux qui ont le culte de la nuit dans le jour ». L’after party résonne volontiers triste dans les visions d’entrepôts désaffectés en petite couronne où le jour vient percer au travers des sheds et mettre au jour nos faces de déterrés, teints blafards et mâchoires crispées. Nos organismes ne répondent plus qu’à la mécanique opiniâtre des subs et déjà nous ne sommes plus que des fantômes à l’image des anatomies blafardes capturées par la photographe Rebecca Topakian dans sa série Infra –, bandées dans l’abandon de soi, solitudes immergées dans une nuit homogène, noire sans accroc, hantée par ces présences translucides qui ne survivront pas à la lumière. Disparus les corps quand revenu le jour, les clubs résonnent en sourdine comme les cadavres d’une fête aux relents coupables.

Dans son roman On ne dormira jamais, Bruce Bégout fait cohabiter noceurs décadents et fêtes ultimes de fourrures, lasers et processions au milieu d’une morgue frappée par une grippe espagnol new age. L’after est un doigt d’honneur à la raison et la fatigue, et consacre la puissance souveraine d’un corps, porté par les chimies, la transe et/ou le désir, qui n’abdique pas face au jour. En repoussant la fin, on revendique l’infini du corps. Car il faut bien que celui-ci exulte : « C’est le silence autour des voix sourdes, et plus rien n’existe que cet ensemble humain, que cet appel, cette attente violente, cette grammaire des forces que l’on retient au fond de soi » écrit Anne-Laure Jaeglé dans Demande à la nuit.

Ça se confirme dans les images suantes de Victor Maître ou Jacob Khrist de danseurs poussant leurs (non) limites à l’assaut de la nuit, ou dans les débauches énergétiques des chorégraphies de La Horde qui laissent pantois, ashypixés, suffoquant, danseurs comme spectateurs (To Da Bone / Marry Me In Bassiani). C’est cette même dépense de l’énergie vitale qui conduit quelques artistes du Wonder, au retour d’un after au Berghain, à tenter de reproduire l’intensité volcanique de leurs danses en concevant Kiuaskivi, un sauna techno immergeant le spectateur dans un enfer samplés à 70°. Forcément l’art de l’after joue sur l’inconfort du spectateur et n’aime rien d’autre que le bousculer, chercher la vrille. Le plasticien Charlie Aubry, aka Sacrifice Seul, retient malaises et syncopes comme unité de mesure d’un live réussi, poussant la transe jusqu’à l’épuisement avec des torticolis de beats bidouillées sur ses machines hirsutes de trop de câbles. L’after est schizophrène : d’une part une pulsion de vie qu’incarnent les danses elliptiques et les transes maladroites de l’autre pulsion de mort : continuer jusqu’au bout, danser jusqu’à l’épuisement des énergies vitales ou encore arrêter la dynamique obstinée de l’after.

Nelson-Pernisco-Crystal-Meth-2017.

Coincée entre débauche d’énergie et apathie des lendemains qui déchantent, l’after est le nom d’une fête qui grince en s’obstinant à durer et se mouvoir, même au ralenti. Vision de fêtes les stores baissés, pour échapper au retour du jour, c’est la genèse de la pièce Crystal Meth (2017) du plasticien Nelson Pernisco : une boule à facettes descendue du plafond, suspendue à une lourde chaîne elle-même reliée à un moteur. La boule disco tourne obstinément sur le parquet, rayant ses miroirs au son strident d’un scratch de vinyle, saupoudrant le sol de dépôts de matière. Obstinée et mécanique, dans une poussière d’étoile, la pièce de Nelson raconte un peu tout le nihilisme de l’after et cette volonté, acharnée, de continuer la fête jusqu’à plus soif. Le crissement de la boule disco est l’autre nom d’une obstination ; une charge énergétique, qui accomplit sa destinée dans la seule direction qu’on lui donne : une fête privée de fin - et que l’on retrouve dans les pages de L’Avancée de la Nuit (L’Olivier, 2017) de la romancière Jakuta Alikavazovic : « Mon corps est en-deçà ou au-delà des fuseaux horaires, du rythme, de la biologie, et je ne sais pas si c’est un plus ou un moins, une force ou une faiblesse, je ne me pose même pas la question, j’avance. » Comme la boule disco de Nelson Pernisco, la fête en durant au-delà de ses seuils vient frotter le réel et les corps, et, si elle ne blesse pas, elle use.

Photo Victor Maître.

La petite chanson du film La Haine (ou évidemment, rien ne va plus) peut résumer cette suspension de l’after, dernière stase avant la descente. L’after c’est l’idée de la chute plutôt que la chute elle-même, la douleur par anticipation ou plutôt une anxiété coupable. Celle d’un prix quelconque à payer pour kiffer autant. Rien d’étonnant à ce que les discours sur la fin et l’imaginaire des collapsologues planent sur les travaux des artistes de l’after, dans la lignée de la fête crépusculaire de Melancholia (Lars Von Trier, 2011). Dans son roman On ne dormira jamais, Bruce Bégout montre que l’idée de la fin exalte l’idée de fête, la poussant à son paroxysme. « L’imminence de la fin excitait en eux une immense volonté de jouir ».

Le plasticien Vincent Voillat ouvre son exposition L’hiver n’aura pas lieu cette année avec les visions d’une fête aux allures d'apocalypse : « Le jour est levé depuis un moment, je reprends presque conscience, pas vraiment, je n’arrive pas savoir si j’entends encore le son des basses de la soirée que je venais de quitter ou si c’est le sang qui bat fort dans mes tempes. (...) À entendre que c’est la fin, on finit par la vivre ». Vincent Voillat imagine, dans une fin de monde fantasmée, le témoignage que nous laisserons aux pierres. La fête, l’after, viennent clore un cycle, annoncer des lendemains aux allures de fin du monde, signer le jugement dernier. Un dernier pour la route. Par la création, projeter des fins possibles au présent sans borne qui est le nôtre, un antidote au mal-être du monde selon Louis-René Desforêts dans _Le Bavard (_L’imaginaire, Gallimard, 1946) : « la souffrance vient de ce que l’on ne peut clore un récit, et les êtres qui s’offrent à nous ou les événements qui nous frappent peuvent servir de ponctuation, de point d’orgue ou de point d’arrêt ».

En somme, les artistes de l’after sont ceux qui captent les forces émergentes du monde et qui en tirent les formes possibles de celui à venir. Ils sont ceux qui décryptent et reformulent les obsessions et mirages d’une société qui se tient sur un seuil, sur le pas d’une porte entre maintenant et demain entre aujourd’hui et le vide. « Demain n’est plus loin contrairement à ce que disait IAM en 1997. Demain arrive à grand pas et ces artistes communiquent leurs angoisses. Parce qu’au rythme où va le monde, il se peut que Demain, ce soit Rien. Notre monde meurt, et les artistes qui font l’after procrastinent à le voir partir, avance Camille Trapier, on remet tous demain à deux grammes ». L’art de l’after est l’art du demain, soit parce qu’il en génère des récits possibles, soit parce que sa négation se fait avec tant de force que demain devient en creux le sujet de ces oeuvres. Entre nihilisme et prospective, l’after génère les visions ductiles d’un demain qui angoisse - il est un art de la fin comme un art de l’absence de fin, une création qui nie la clôture et pourchasse l’alternative. Ce qui sort en 2019 des ateliers sont des formes issues de l’after comme mise en question de l’avenir et ses contours. Comme l’esquisse Jakuta Alikavazovic dans L’Avancée de la nuit, tous cherchent à cerner « cette absence, claire, aux formes pures, au volume net (...) la forme qu’il avait entrepris de donner à l’avenir (...) Bien entendu, l’avenir ne se laissait pas faire. »

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