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En réaction au gangsta rap, Prayers ont inventé le « cholo-goth »

Leafar Seyer a toujours préféré Depeche Mode à Cypress Hill et son gang lui en a fait baver pour ça.
11.3.15

« Bienvenue à Sherman. C’est le cœur de ma putain de zone. J’ai grandi ici. Toute ma famille est de Sherman. C’est là que des mecs ont pris des balles, ou des coup de couteaux— juste ici. »

Par moments, Leafar Seyer me lance des regards assassins. Il a le corps recouvert de tatouages de gang, une swastika et une étoile de David dans la nuque. Ce mec porte aussi des bottes de cow-boy, s’enduit les ongles de vernis noir et a un crucifix qui pendouille à l’oreille. Nous sommes en plein Sherman Heights, le quartier des gangs de San Diego. Seyer, de son vrai nom Rafael Reyes, est le leader de Prayers, le duo cholo-goth qu’il forme avec le beatmaker de Tijuana, Dave Parley, depuis un peu plus d’un an. Sur cette courte période, Prayers ont sorti un album (SD Killwave), un EP (Gothic Summer) et une série de vidéos provocatrices en noir et blanc pour les morceaux « From Dog to God », « Gothic Summer » et « Ready to Bleed ». Il y a encore peu de temps, Prayers était totalement inconnu mais les choses sont en train de changer. L’an dernier, Ian Astbury , le leader de The Cult, a choisi Prayers pour assurer leur première partie, et le groupe est en ce moment en train de boucler Young Gods, son ouvel EP avec Travis Braker, le batteur de Blink-182.

Mais cette belle aventure pourrait prendre fin d’une minute à l’autre car depuis des années, Seyers est membre du Sherman Grant Hill Park 27 Gang. Il a déjà fait six mois de prison pour une agression en 2010. Cet incident lui a valu deux condamnations et à la prochaines, il prendra perpète. Les Californiens ne rigolent pas avec leur « Loi des trois coups ». Le concept est simple : trois condamnations = prison à vie. Seyer est bien conscient de ce qui peut lui tomber dessus, son cousin Wicked — à qui le morceau « Gothic Summer » est dédié— va passer le restants de ses jours à la prison de Pelican Bay.

Après leur concert à New-York, Seyer et Parley sont de retour à Sherman Heights. Seyer est en train de peindre à la main le logo des Prayers sur sa veste en cuir. D’autres de ses peintures ornent les mures de sa maison. Il me confie que la veste en cuir qu’il peint est en fait destinée à l’artiste Harif Guzman, qui les a pris sous son aile dès leur arrivée à la Grosse Pomme. Les deux derniers voyages de Prayers à NYC se sont terminés par une arrestation et un passage au tribunal. Heureusement, les charges ont été abandonnées et malgré ce petit épisode judiciaire, Seyer semble apprécier la ville. « On a tout niqué là-bas ! C’était une sorte de deuxième 11 septembre. Les buildings n’ont pas résisté à notre passage. »

Noisey : Tu as toujours été fan de musique industrielle et goth. Ça n'a pas été trop dur en tant que membre d’un gang ?
Leafar Seyer : Bien sûr que ça l’a été. Je me suis battu pour être ce que je suis. Je me suis battu pour m’habiller comme ça. Les mecs d’ici voulaient que je leur ressemble. Mes potes me disaient « Putain c’est quoi ton délire là ? », mais je n’ai jamais été intéressé par la culture hip-hop. J’ai grandi en écoutant du rock industriel et du death rock — Christian Death, Joy Division, Depeche Mode, Pet Shop Boys — ce genre de groupes. Je n’ai jamais voulu changer et renier mes racines juste parce que je faisais partie d’un gang. Je me suis toujours reconnu dans ce style de musique, même si là où j’ai grandi, ce n'était pas du tout populaire. Je me suis battu, battu et encore battu, jusqu’à ce que ce soit eux qui abandonnent. Mec, je me suis fait tirer dessus, je me suis fait poignarder. J’ai pris un coup de couteau juste ici, sur le front.

Tu en parles dans « Gothic Summer ».
Oui, exactement. « They caught me slippin’, so they cut me in the face. » Puis je rends hommage à Wicked, mon cousin… C’est vraiment la merde ce qui lui est arrivé. C’est pour ça que je n’écoute pas de gangsta rap. J’incarne le gangsta rap.

Tu apportes la culture des gangs et la mentalité street dans un milieu où tout ça n’existait pas.
Grâce à David, j’ai réussi à briser tellement de stéréotypes. Je suis un cholo gothique. Les gens ne comprennent pas qu’il y a deux groupes de chicanos. Il y a les mexicains du Mexique et les mexicains d’Amérique. La culture chicano est une minorité dans la minorité. David et moi sommes nés au Mexique et on ne nous aime ni aux États-Unis, ni au Mexique.

Car vous donnez une mauvaise image des mexicains aux USA, c'est ça ?
Exactement. David est un mexicano de Tijuana. Il n’y avait que lui et moi pour faire ce genre de musique. Sans nous, ce style n’existerait pas. Il y a déjà des mecs qui nous copient mais tu sais quoi ? Les pompeurs n’ont pas Dave Parley et aucun d’eux n’a le même vécu que moi.

Donc aujourd’hui plus personne ne t’emmerde par rapport à la musique que tu fais ?
Si, certains de mes potes continuent à me lancer des piques quand ils sont bourrés. Mais c’est rien — je les taille sur leur poids ou tout ce que je peux trouver pour me foutre d’eux. Je suis un mec mature et la plupart des gens ne vivront même pas le quart de ce que j’ai vécu et enduré. L’exemple parfait : ça fait seulement trois ans que je fais de la musique. On a formé Prayers il y a 2 ans. Plusieurs mecs qui ne voulaient pas trainer avec moi— parce qu’ils me prenaient pour un frimeur —veulent me ressembler aujourd’hui. Ils essayent de me rabaisser en disant des trucs du style « Oh, le travail paye toujours ! » Et je leur réponds « Non, fils de pute. Je ne travaille pas si dur que ça, je suis unique, c’est tout. Toi, tu fais de la musique depuis 20 ans, c’est bien, tu peux jouer n’importe quel instrument sous le soleil le cul dans l’herbe, mais professionnellement, t'en es où ? Tu ne m’arrives même pas à la cheville. » Donc non, je ne travaille pas si dur que ça. Je suis juste unique. Je suis hors du commun et c’est là qu’est la différence. Donc n’essayez pas de me décourager avec des phrases de merde comme « Le travail paye toujours. »

Dans la vidéo de « From Dog to God », tu mets du rouge à lèvres. C’est courageux pour un gangster. Tu as eu des soucis à cause de ça ?
La plupart des membres des gangs m’ont accepté et ils se battent à mes cotés car ils savent que beaucoup de mecs disent de la merde à mon sujet. Certains mecs qui m’ont vu mettre mon doigt dans ma bouche ont pensé que j’étais gay, mais écoutez bien : j’ai rencontré plein de maquilleuses et si on passe son doigt dans sa bouche c’est simplement pour ne pas avoir de rouge à lèvre sur les dents. Ce que ces mecs ne savent pas c’est que je suis sorti avec les meufs les plus sexys de San Diego — je suis sorti avec des putain de top models. Les mecs qui crachent sur moi ne sont jamais sorti avec des filles de cette prestance. Mais ce n’est que mon égo et ma fierté qui parlent. Revenons-en au business : en fait, j’en ai rien à foutre.

Pourquoi ?
Je fais ce que je veux. C’est ce qui fait ma force. Si les gens pensent que je suis gay juste parce que je me maquille, alors ils ne me comprennent pas. C’est moi qui ai décidé d’être filmé pendant que je me maquillais, car ce maquillage c’est ma peinture de guerre. C’est un rituel — j’invoque des mecs comme Rozz Williams pour avoir leur énergie. C’est ma manière d’être prêt pour les affaires et foutre le bordel sur scène. Je veux aussi que les gens se posent des questions sur leur sexualité. Je n’ai aucun problème avec les gays, tous les gens m’inspirent et je veux aussi inspirer les gens pour qu’ils deviennent réellement ce qu'ils veulent être. Ne laissez jamais personne vous dicter ce que vous devez faire et qui vous devez être, vous êtes libres de décider seul. Parfois, le seul moyen d’arriver à ses fins est de faire des choses qui effrayent les autres.

Je suis un gothique cholo. Je suis le premier de mon espèce donc je dois représenter comme il faut pour que tous les mecs qui vont suivre cette culture aient des références. Aujourd’hui, tout est différent et hybride. Moi-même je suis un hybride. Les mexicains sont des hybrides — on a du sang indigène et espagnol. C’est pareil pour ma musique. Je suis fier de mettre ce maquillage, car c’est quelque chose que personne d’autre ne fait.

Tu as 40 ans, mais ça ne fait que trois ans que tu fais de la musique. Pourquoi tu t’y es mis si tard ?
J’étais dans une phase auto-destructrice. Je me cherchais, j’essayais de me libérer et d’être digne. Tout le monde était contre moi, même mes proches, alors j’ai cru en moi. Tout le monde me voyait comme un sataniste. Personne ne me comprenait. Donc j’ai fait le maximum pour retrouver une forme de paix intérieure. J’ai appris à jouer du piano seul car personne ne voulait de moi. J’avais beau demander des beats à des mecs, la seule réponse que j’obtenais c’était « Hey, je veux pas que mon nom apparaisse là-dessus. » Aujourd’hui ces mêmes mecs veulent être mes putains de roadies et ils me sucent la bite. Ma queue est une baguette magique qui peut te donner des super-pouvoirs ! Et je vais cracher ma semence sur tous ceux qui ne croyaient pas en moi. J’ai toujours été un roi parmi tous ces voleurs. Aujourd’hui, j’ai la force car j’ai rencontré Dieu et je sais qui je suis vraiment.

Prayers n’aurait pas existé sans ton vécu ?
Non je ne pense pas. La vie a plusieurs facettes. Je suis passé par différentes périodes — la vie de gangster, la musique, l’art— et toutes ces expériences ont forgé Leafar Seyer. Ce n’est pas pour autant que je vais renier ce que j’étais avant. Les cholos ont eu du mal à m’accepter car je suis à moitié goth. Et les rockers et les goths ont aussi eu du mal à m’accepter car je suis un cholo. Je me suis rendu compte que je vivais dans plusieurs mondes à la fois. On a tous différentes personnalités — on est différents quand on est avec sa meuf, sa mère, ses potes, avec les flics, un prof ou encore un enfant. On s’adapte aux autres, mais ça ne veut pas dire qu’on est différent ou qu’on montre un faux visage. On s’adapte juste à la personne qu’on a en face de soi. On le fait tous, on est tous humains. Quand je pars dans les rues pour faire ce que j’ai à faire avec le gang, je ne triche pas. Quand je donne un concert et que je kiffe la musique, je ne triche pas. Quand tu fais partie d’un gang, tu ne vas pas jouer le caïd avec ta mère une fois rentré à la maison, tu vois ?

Tu as déjà été condamné deux fois. La prochaine fois ce sera la prison à perpétuité. Ça te met la pression quand tu voyages, quand tu fais des shows ou même quand tu te balades dans la rue ?
Avant, ça me faisait vraiment flipper — à tel point que je ne voulais plus sortir de chez moi. Aujourd’hui, c'est toujours la même impasse mais je ne bois plus et je ne me drogue plus. Ça fait 10 ans que je suis sobre et c’est, en partie, grâce à ma double condamnation. Quand je commence à boire je deviens super sauvage. Je suis un vrai animal. Je peux baiser ta meuf et te casser la gueule juste après. En gros, je suis un mec complètement différent. Aujourd’hui, je m’aime, j’aime ma vie et j’aime ma liberté plus que la drogue et l’alcool. Bon, je suis un mec violent de base. J’ai fait de l’hypnose pour essayer d’aller mieux et aujourd’hui je sais me contrôler. Je mets de coté mon égo et ma fierté, et quand je me bats maintenant c’est simplement en cas de légitime défense. Mon manager veut que je quitte San Diego car les gens me connaissent là-bas. Il veut même que je quitte la Californie car vu notre notoriété grandissante on risque de se faire de nouveaux ennemis.

Donc maintenant que tu fais parti de Prayers, tu es devenu un trophée à ramener par les gangs rivaux ?
Exactement. Je suis un trophée pour eux. S’ils m’attrapent ils diront « Tuons leur nouvelle idole ! » Récemment, on a joué à San Jose. Moi, je suis un Sureño, un mec du sud de la Californie, et beaucoup de gens étaient effrayés à l’idée que je joue à San Jose car c’est plein de Norteños. Ce sont les North 14. Leur couleur c’est le rouge et moi le bleu. Beaucoup des membres de mon gang ne voulaient pas que j'y aille, ils pensaient qu’il allait m’arriver quelque chose. Mais comme je l’ai déjà dit, j’ai trouvé la paix intérieure, surtout depuis que je suis sobre. Je suis capable de sentir s’il y a un risque avant de se rendre à tel ou tel endroit. Donc je leur ai dit « Non les gars, je vais y aller. » Finalement il s’est passé un truc de fou que personne n’aurait imaginé. J'ai fait mon concert et il y avait un tas de Norteños. Leur « chef » est venu me voir et m’a dit « On sait qui tu es et ce que tu représentes. Mais tu sais quoi ? On adore ta musique et on apprécie que tu te sois déplacé ici pour la communauté mexicaine. Tu es ici chez toi ce soir. Rien ne t’arrivera, personne ne va t’agresser. Si je vois quelqu’un bouger le petit doigt, je serai le premier à te protéger et à l’exploser. Maintenant, monte sur scène, fait le show et représente tous les Mexicains ! » C’était un truc de fou, personne n’avait jamais vu ça auparavant. J’ai réussi à briser une barrière et c’est ma motivation dans tout ce que je fais.

J.Bennett ne fait partie d’aucun gang. Ni de Twitter.