Les végétariens de France se battent contre « l’holocauste animal »

La Veggie Pride parisienne a rassemblé des centaines de manifestants unis par leur haine de la viande.

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23 Mai 2014, 8:00am

« Tu l'as vu celle là avec ses oreilles de chat ? ». Le samedi 10 mai, sur le parvis de l'Église Saint-Eustache, au cœur de Paris, des centaines de personnes attendent le départ de la Veggie Pride. Ils ont sorti les parapluies pour cette sorte de Gay Pride version défenseurs de la cause animale. Tous ces gens qui n'ont pas goûté un steak depuis un paquet d'années se sont réunis pour dénoncer le sort réservé aux animaux dans notre société.

« Abolir l'utilisation des animaux », « Je ne suis pas un produit », on distribue les pancartes aux manifestants devant l'église qui borde le chantier des Halles. Ils sont déjà nombreux à porter des K-Way ou des pulls à l'effigie de leurs associations. L214, Sea Shepherd, l'action écoanarchiste, le Mouvement Citoyen pour la Protection Animale... La plupart des groupes français sont là. Tous ont en commun d'être végétariens, végétaliens ou vegans – en gros, de préférer le quinoa au kebab.

Au milieu de la petite foule se trouve Damien [son nom a été changé], le porte-parole du collectif 269 Life, un vegan. Ces défenseurs de la cause animale refusent toute exploitation ou cruauté envers les animaux. Pas de canapé en cuir ni de cosmétique classique chez un vegan. Damien est un des membres les plus engagés en France. Sur le site de son association, une vidéo de lui le montre à moitié-nu, dans une sorte d'enclos où il se fait marquer au fer rouge par des mecs encapuchés. Dans le film, Damien a les dents serrées et le visage fermé. Devant la sortie du métro, il est bien plus détendu avec son t-shirt vert à l'effigie de la Veggie Pride. Il explique calmement les raisons de sa présence. « Étant homosexuel, cette Veggie Pride me rappelle les premières Gay Pride où l'intérêt n'était pas de faire la fête mais de réclamer des droits. »


Un manifestant en pleine représentation

C'est vrai que l'ambiance n'est pas franchement à la fête. Les manifestants scandent les slogans machinalement, reprenant l'air saccadé des animateurs aux mégaphones. En haut des marches qui font face à l'église, les organisateurs se succèdent. Sous les parapluies, on entend mal le discours d'Yves Bonnardel, fondateur de la Veggie Pride et vague sosie de Didier Super. Vers 15h, la horde de parapluies se met en marche. Direction place de la République. Premières confrontations avec les Parisiens et les touristes sous la pluie battante. Attablé à une terrasse rue Montmartre, un client d'une brasserie hésite avant d'entamer le burger qu'on vient de lui servir. « Je vais peut-être attendre qu'ils soient tous passés », s'amuse-t-il.

Premières illustrations de cette « végéphobie » dont parlent la plupart des manifestants. Pour Damien, c'est devenu le quotidien. « On a souvent le droit à des réactions violentes. Ça m'arrive par exemple d'être insulté dans le métro quand je colle des stickers. » Pour l'instant, le cortège amuse plus qu'autre chose. Les amis de Mlice, une militante antifa de Nantes, ont enfilé leurs fausses têtes de coyotes. « Ça paraissait évident pour moi de devenir végétalien quand on est antifa. L'antispécisme est à la base de tout ce qui est antiracisme ou antimysoginie. » L'antispécisme est une théorie selon laquelle nous serions tous des animaux égaux les uns aux autres, explique le porte-parole de 269. « Il y a l'animal humain et l'animal non humain. Nous sommes tous des animaux. »

Tout d'un coup, un membre de la sécu, brassard orange autour du bras, débarque en courant. Il prévient une autre bénévole que la rue Montorgueil est en ligne de mire. « Y'a un Mc'Do, un Quick, une boucherie et une poissonnerie », gueule-t-il comme s'il annonçait des snipers postés sur les toits. Après une petite pause, le cortège s'engouffre dans la rue Montorgueil. Deux filles d'une vingtaine d'années dégainent leurs smartphones du haut de leur fenêtre du deuxième étage. Les cheveux lisses, l'air hautain, l'une d'elles commence à beugler « J'ai des chaussures en cuir ». Sa copine rit niaisement tout en dansant au rythme des slogans. Huées, elles n'en sont que plus fières. Elles ont sûrement déjà balancé leur moment de bravade sur Instagram.


Un défenseur de la cause animale

Mais les principaux concernés par les slogans des anti-viandes, ce sont les commerçants de la rue. Trois poissonniers observent le défilé, derrière leurs étals de crevette. Le regard dur et réprobateur, l'un d'eux grogne. « C'est minable ! Regardez, ils ont tous des pompes en cuir ». Après la poissonnerie, le dialogue s'installe entre deux membres de la sécurité et la bouchère, visiblement outrée de leur présence. « On est libre en France. S'ils ne veulent pas manger de viande, c'est leur problème mais qu'ils nous laissent tranquille ». « Et l'holocauste animal, vous en faites quoi ? », répond un chauve de la sécurité, talkie-walkie dans la main et K-Way sac poubelle sur le dos. « Je ne peux pas rester là, je vais m'énerver », glisse le deuxième avant de partir au pas de course. « De plus en plus de gens mangent de la viande, ça ne sert à rien ce que vous faites » rétorque une petite blonde devant des poulets en train de rôtir. Dialogue de sourds.


Andro, un militant suisse de 48 ans

Sur le côté du cortège, un autre manifestant attire les regards. En claquettes, il avance sur un VTT vert surplombé d'une pancarte « abolir l'utilisation d'animaux ». Andro est Suisse. Il a traversé les Alpes spécialement pour la Veggie Pride. En vélo. L'activiste s'est tapé 6 jours de voyage pour participer à la manif' parisienne. « Les animaux ont le droit de vivre sur Terre en liberté et sans douleur. Mon rêve c'est de vivre dans la nature avec les animaux. »

Mlice est juste à côté, toujours là avec son chien. Étudiante à Nantes, elle était de toutes les actions contre l'aéroport de Notre-Dames-des-Landes. Pour elle, la Veggie Pride est plutôt calme. « À Lyon, il y avait plus de happenings. Bon, en même temps, je ne suis pas venu pour tout casser. » C'est même pour ce calme que les membres du collectif 269 - habituellement bien plus hardcore - sont là. « On est content de participer à une action super open. On sait qu'on va toucher un public différent de celui auquel on s'adresse habituellement », admet Damien.


Magic Jack, star incontestable de cette Veggie Pride

Petite dinguerie du défilé : Magic Jack. Un personnage qu'on croirait tout droit sorti d'un film low cost de Tim Burton. En plein milieu du cortège, il attire tous les regards avec ses « gardes » : des hommes à têtes de bovins qui victimisent un toréador et un salarié d'un abattoir avec des cravaches. « Magic Jack est là pour sauver le monde. Le veganisme est le seul système égalitaire pour 7 milliards d'êtres humains. C'est le seul système nutritionnel viable », explique-t-il sur un ton que n'aurait pas renié Bernard de La Villardière dans Enquête Exclusive.

Le cortège arrive du côté de Beaubourg. Pour les nombreux étudiants qui font la queue pour rentrer dans la bibliothèque, c'est la stupeur. Certains rigolent, d'autres ont l'air perplexe. « D'un côté, ils ont raison parce qu'on aura bientôt plus assez à manger pour tout le monde. Mais bon, j'aime bien trop la viande pour arrêter d'en manger », sourit une étudiante dans la file.

En partant du cortège, toujours les mêmes bouches ouvertes, signes de l'étonnement des passants. Sur les terrasses se trouvent toujours des gens qui savourent un steak ou qui mangent des buckets à l'intérieur du KFC. Au loin, on entend toujours les mêmes slogans. « Compassion pas que dans la tête, aussi dans votre assiette ». Dialogue de sourds.

@MatthieuBidan