Crime

Claude Chossat, le premier « repenti » de la mafia corse

En 2009, il est le premier à balancer sur la mafia et la guerre des clans. Aujourd’hui, la justice l’accuse d’avoir du sang sur les mains.

par Clara Martot
13 Novembre 2019, 7:52am

COR / AFP / 9 août 2012 lors des obsèques de Maurice Costa.

Il arrive tous les matins vêtu de noir ou de bleu dans un véhicule du Raid aux vitres fumées. À première vue, Claude Chossat, 42 ans, en impose un peu. Au fil de son procès devant la cour d’assises d’Aix-en-Provence, on reste en fait marqué par son dos voûté et son air abattu. Et on admet un peu déçus que celui qu’on surnomme « le premier repenti » de la mafia corse n’a franchement pas la carrure d’un bandit.

Repenti, c’est le titre de son livre. Claude Chossat y raconte comment après avoir été le chauffeur de Francis Mariani, un des plus grands mafieux insulaires du XXe siècle, il est passé du côté des balances en collaborant avec la justice. C’était il y a dix ans. En prison, il s’est fait traiter « d’enculé », a vu sa femme et ses filles se faire insulter au parloir des dizaines de fois. Sorti depuis, il vit caché, prévient que toute la Corse veut sa peau, et assure sa surveillance seul car il ne remplit pas les critères pour bénéficier d’une protection judiciaire.

Claude Chossat vit donc dans la peur. Depuis dix ans, il accumule les ulcères : « le stress », dit-il. Il y a quelques années devant sa maison dans la Drôme, il a surpris un homme dans une BMW aux fausses plaques d’immatriculation en train de regarder sa boîte aux lettres. Jugé pour des escroqueries sur son île natale en 2017, il ne s’était pas déplacé car pour Claude Chossat, la Méditerranée et ses alentours, sont un territoire banni. Alors autant dire que lorsqu’il a appris qu'il serait renvoyé pour assassinat à Aix, il n’était pas vraiment ravi.

« On avancera sur les dossiers corses quand on arrivera à faire parler les morts » – l’avocat général

Si Claude Chossat arrive donc sur-escorté, c’est aussi parce qu’il n’est pas accusé d’avoir tué n’importe qui. Richard Casanova était l'un des chefs présumés de la Brise de Mer, ce gang du nom d’un bar à Bastia qui s’est délité au tournant du siècle. Le 23 avril 2008, le parrain est touché par un tir de fusil d’assaut devant un garage à Porto-Vecchio. Le tueur était posté derrière le muret d’une villa mitoyenne. L’ADN de Claude Chossat a été retrouvée sur le bloc de pierre qui a servi de pas de tir, mais il accuse son ancien patron Francis Mariani d’être l’auteur du crime. Impossible à vérifier : Mariani, aussi chef de la Brise de Mer, est mort dans une explosion mystérieuse l’année suivante. Comme cela a été pointé par l'avocat général Pierre Cortès, « on avancera sur les dossiers corses quand on arrivera à faire parler les morts. » Mais en attendant, Claude Chossat a dû répondre seul de cet assassinat.

Claude Chossat ne déborde pas de charisme. Il sait se montrer pertinent mais il jongle souvent avec les mêmes expressions. Il rappelle à la France comment il a pris des risques à collaborer avec la justice, et comment ça lui reste en travers de la gorge de n’avoir pas de protection officielle : « Je n’ai pas le statut de repenti, mais je me considère comme tel. À un moment j’ai fait des choix et je les assume. Je n’assume pas ce que je n’ai pas fait, mais ce que j’ai fait, oui je l’assume. »

Alors oui, il a grandi dans une « famille complètement stable », dans le petit village de Cuttoli-Corticchiato, et s’il a mal tourné, c’est parce qu’il a été « bête ». « Vraiment, tout allait bien à la maison, même pas d’alcoolisme ? » demande le président Jean-Luc Tournier, déterminé à trouver la faille qui a fait basculer l’accusé dans la violence. Négatif. À l’adolescence, Claude Chossat passe bien quelques soirées du côté d’Ajaccio, mais il ne se détourne pas de l’école et ses deux frères se souviennent qu’il s’y débrouillait même plutôt bien. Du côté de l’académie, on retient un élève « toujours désagréable » et souvent absent. L’accusé tranche : « Disons que j’étais moyen ». Après un BEP électrotechnique, Claude Chossat enchaîne plusieurs boulots sans briller. Son troisième patron reste tout de même marqué par son passage puisque le jeune homme commet, chez l’un de ses clients, un braquage à main armée. À 23 ans, l'enfant du village se retrouve à la maison d’arrêt de Borgo, où la mafia bastiaise règne en maître. Violent changement de décor dont le président ne se remet pas :

« – Pardonnez-moi encore une fois, mais vu votre profil, on vous imagine mal tomber dans la délinquance par un acte aussi traumatisant qu’un vol armé chez des particuliers. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
– J’étais immature. Je nourrissais une fascination pour le "Milieu".
– Votre séjour à Borgo est déterminant, puisque c’est là que vous rencontrez Mariani. À ce moment, vous êtes un petit braqueur, un minable. Qu’est-ce qui fait qu’un boss va s’intéresser à vous ?
– Il a vu que j’avais un poster de rallye dans ma cellule. On partageait cette passion. Après, on a commencé à jouer à la PlayStation. Mais il faut imaginer ce que c’est, Borgo. Il n’y a pas d’heure pour la promenade ni pour le sport, tout se fait par passe-droit, c’est un autre monde. Il y a même des restaurants qui livrent à la prison pour certains détenus !
– On peut même s’y évader par fax.
– Exactement ! »

« Et là, je suis pris dans un engrenage » – Claude Chossat

En 2001 en effet, Francis Mariani quitte Borgo par la grande porte après s’être fait adresser un faux fax de demande de libération. Claude Chossat en sort, lui, grâce à une promesse d’embauche. Il travaille dans l’entreprise de son frère, puis dans une brasserie grâce à sa famille, puis, après un incendie criminel qui ravage l’établissement, dans une autre brasserie, cette fois grâce à sa femme. Par la suite associé d’une société qui tourne mal, Claude Chossat se résout à accepter une aide financière de Francis Mariani : 50 000 euros. Mais entre-temps, la justice ouvre une enquête pour abus de biens sociaux. « Je me servais de cette société pour faire passer de l’argent des rallyes », explique l’accusé.

En échange du chèque, Francis Mariani se sert de Claude Chossat comme chauffeur : « En 2007, il est victime d’une tentative d’assassinat et il devient paranoïaque. Il a besoin de quelqu’un pour le conduire et il me choisit car personne ne me connaît. Je n’ai pas su dire non. Et là, je suis pris dans un engrenage. » En bon petit logisticien, Claude Chossat gravite autour du noyau dur de la Brise de Mer, dit-il, sans trop savoir pourquoi.

« Il ne se remet pas vraiment en cause et préfère accuser ses mauvaises fréquentations » – une psychologue auprès de la cour d'appel de Bastia

« Claude Chossat n’est pas une victime, c’est un manipulateur », s’insurge l’avocat des parties civiles Pierre Bruno. Jean-Luc Germani, criminel corse et beau-frère du défunt Richard Casanova, n’y croit pas non plus : « Je vous le dis, quand on se retrouve à sa place, ce n’est jamais par crainte ! » Entendu comme témoin par vidéo depuis la maison centrale d’Arles, l’homme ajoute dans un sourire moqueur : « Puis il le connaît bien le système de la mafia, puisqu'il a lui-même participé à l’affaire des jurés ! »


En 2008 en marge d’un procès corse à Aix, des hommes tentent d’intimider un juré au pied de son immeuble. La BAC les prend en flagrant délit dans un véhicule loué au nom de… Claude Chossat. « Je n’étais pas au courant », affirme l’accusé. Quelques mois plus tard, alors que l’homme a pris ses distances avec la mafia en s’installant en Suisse, il est soupçonné d’avoir contracté des faux crédits de plusieurs dizaines de milliers d’euros. Encore une fois, il se défausse : « Je ne l’ai pas fait directement, on l’a fait pour moi. »

Dès le premier jour de l’audience, une psychologue de Bastia qui a expertisé l’accusé en 2011 nous avait prévenus : « au début, il renvoie l’image de quelqu’un de pas très malin. Par la suite, on lui décèle une compréhension fine des évènements. Mais son intelligence ne l’amène pas à reconnaître ses fautes. Il ne se remet pas vraiment en question et accuse ses mauvaises fréquentations. » Un second psychologue enfonce le clou : « Il est habité par l’obsession de ne pas déplaire. C’est une personnalité rare : il est très fort mentalement, mais il ferait tout pour quelqu’un. » Les parties civiles s’agitent. Pour plaire à son père spirituel Francis Mariani, Claude Chossat aurait-il pu aller jusqu’à tuer ?

« Les amis de Francis se sont moqués de lui par rapport aux tirs qui ont atteint Richard Casanova » – Claude Chossat

L’accusé s’en défend : « Mariani et ses amis n’ont jamais eu besoin de Claude Chossat pour tuer qui que ce soit ! » S’il reconnaît avoir fourni les armes et préparé le crime, il a toujours nié avoir tiré. Entendu en 2010, il déclarait même aux enquêteurs être « un très bon tireur » et assurait que « les amis de Francis se sont moqués de lui par rapport aux tirs qui ont atteint Richard Casanova. » Car sur les 8 coups, 5 ont raté leur cible.

Problème : aujourd’hui, aucun de ces « amis » n'est encore vivant pour témoigner des aveux de Francis Mariani. À écouter Claude Chossat, l’ancien parrain n’a pourtant pas eu de mal à se vanter d’avoir 54 victimes à son actif… Il ajoute même : « après la mort de Casanova, les choses ont dégénéré. Je me suis éloigné de Mariani car je savais qu’un jour, ce serait mon tour. » Depuis, Claude Chossat est habité par la Corse du sang et de « l’omerta » où tout le monde prétend « ne rien savoir ». « Et comme j’ai brisé la loi du silence, plus personne ne veut entendre parler de moi » se lamente-t-il.

Mais l’homme n’est pas tout à fait seul. « Monsieur, vous êtes un exemple. Et tous les repentis, avant d’être crus, on été malmenés, insultés » affirme son avocat Édouard Martial. « Claude a été le premier à coucher ses confidences sur procès-verbal. Il nous a vraiment aidés et c’était courageux », soutient le policier corse Bruno Boudet. Claude Chossat reste de marbre. À force de côtoyer les voyous, il est devenu « un expert en dissimulation ». « J’ai pourtant essayé pendant ce procès de vous faire réagir et d’obtenir une émotion, quelque chose, mais rien », regrette le président. Entendue dans les derniers jours, la femme de Claude Chossat a tout même réussi à lui soutirer une larme. Chaque soir aussi, l’homme évacue sa colère sur un compte Twitter très actif.

Les ambivalences ajoutent au mystère mais n’empêchent pas de se forger une intime conviction. Pour l’avocat général, « Claude Chossat n’a pas tiré, mais il ne pouvait ignorer le plan macabre de Francis Mariani. » Il l’estime complice et requiert 15 ans de prison. Comme dans beaucoup d’affaires, les tous derniers mots de l’accusé ont été ceux du remords : « mon passé est terrible, je sais que des familles souffrent et je veux tourner une page sur tout ça. » Ses avocats ont plaidé l’acquittement. Le jury a tranché à mi-parcours : 8 ans de réclusion criminelle.

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